Kurdish Library

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Le Monde
27.11.1999

Un dictionnaire turco-kurde diffusé sur Internet

 

Antoine Jacob

STOCKHOLM
de notre correspondant

"J'aurais souhaité que ce livre soit édité en Turquie. Je n'àrrive pas à expliquer à mes enfants pourquoj la langue kurde est interdite labas." Ces propos n'émanent pas d'un Kurde en exil, mais du président de la Fédération des Turcs de Suède, Osman Ozkanat. L'occasion est solennelle: le lancement d'un dictionnaire turco-kurde, premiér du genre à ambitionner l'exhaustivité; la didactiqué grammaticalé et étymologique, ainsi qu'une diffusion digne de ce nom. "Les langues réduisént les conflits", reprend M. Özkanat, avant de s'excuser, dans un sourire, de ne pas pouvoir tenir son discours en kurde. "Vous le ferez lors du lancement du second volume...", répond Nedim Dagdeviren, directeur de la Bibliothèque kurde de Stockholm, partie prenante dans la publication de l'ouvrage.

Cet échange constitue, aux yeux des coneepteurs, un exemple du «dialogue» que peut susciter la reconnaissance de la langue de l'autre. La loi turque réprime-t-elle l'usage de la langue des 15 millions de Kurdes vivant dans ce pays ? Qu'à cela ne tienne, proposons un dictionnaire bilingue pour rapprocher les deux peuples, et faisons fi des autorités d'Ankara. Tel est l'état d'esprit, pétri de bonnes intentions, qui règne dans les locaux modestes de la Bibliothèque kurde, sur une île du centre de Stockholm.

LIVRÉ À DOMICILE

Podium, l'éditeur, parie sur Internet. Non diffusés en librairie, ses livrés sont commandés directement sur son site (www.po dium.nu). Ainsi espère-t-on contourner la législation turque. "Il n'est pas impossible de trouver là-bas des livres en kurde. Il existe une librairie kurde à Istanbul et quelques-unes à Diyarbakir [principale ville kurde du pays] explique M. Dagdeviren. Mais c'est très risqué. Si l'interdiction du kurde a été levée par le président Turgut Özal au début des années 90, certains paragraphes de la Constitution et quelques lois peuvent être utilisés contre ceux qui écrivent, publient et achètent des ouvrages en kurde." Avec Internet, un Kurde pourrait se faire livrer le dictionnaire à domicile.

L'auteur, Mehmet Tanrikulu, est moins optimiste. "J'ignore si ce dictionnaire sera toléré, dit-il, on ne peut être sûr de rien" Plus de cinquante personnes l'ont déjà commandé en Turqnie, mais il hésite à le leur envoyer. "Nous ne savons pas si les colis postaux seront saisis. Je ne veux pas qu'il arrive des problèmes aux gens qui ont passé commande." M. Tanrikulu travaillait depuis une vingtaine d'années à son dictionnaire (Türkçe-Kürtçe Sözlük, Ferhenga Tirkî-Kurdî). De couverture rouge, ce volume de plus de 500 pages comprend 23 000 entrées, du turc vers le kurmandji, le dialecte des Kurdes de Turquie.

Poète, Mehmet Tanrikulu dut quitter la Turquie en 1982. Devenu allemand, il enseigne le kurde et le turc dans une banlieue de Cologne. Pourquoi avoir choisi une maison d'édition suédoise? Parce que les autorités de Stockholm sont plus libérales vis-à-vis des Kurdes. Le gouvemement suédois finance la Bibliothèque kurde, fondée en 1996, qui possède plus de 4 000 ouvrages en kurde ou consacrés à cette minorité. Trente mille Kurdes résident en Suède, dont nombre d'intellectuels, d'artistes et de responsables politiques. En Turquie même, précise M. Dagdeviren, peu de Kurdes savent lire et écrire leur langue, du fait de la politique d'Ankara. Une lacune que l'ouvrage pourrait, espère-t-il, aider à combler. Le second volume (du kurde vers le turc) n'est pas attendu avant cinq ans.

 

© Antoine Jacob & Le Monde

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01-01-2001